Assis près de cette fenêtre , les yeux plongés dans la neige incessante, j'observe attentivement, et pour la dernière fois, le mystérieux paysage de Saint-Pétersbourg. J'ai tout brûlé : ma chapka que j'ai portée depuis toujours, la petite matriochka, le seul souvenir de ma petite fille, disparue depuis longtemps. Oui, j'ai tout brûlé, j'ai tout oublié .Je vais mourir, plus rien ne compte. Tout est fini. Tout. Je veux rester ici, jusqu'à ce que j'en meure. Je veux rester près de cette fenêtre, usée, auprès de laquelle j'ai passé près de 40 ans à raconter des histoires, à penser et à voyager au-delà de l'imaginaire. La neige est asphyxiée par l'étrange obscurité de cette nuit tombante. Le soleil et ses nuances toutes pâles caressent mon visage ridé par la mort. J'assiste au spectacle nocturne que j'aime tant, où les arbres nus se transforment soudainement en monstres qui dansent autour de moi, dans cette obscurité glaciale des nuits d'hiver. Je ne veux que penser. Dire adieu, mais à qui donc ? Je n'ai plus de famille, ma femme, ma tendre, ma chère, ma bien aimée Alyona est morte. L'épidémie ne s'arrête pas, elle continue de nous ronger, tous, l'un après l'autre. Depuis qu'Alyona est partie, je n'ai plus mangé, je n'ai plus parlé. La mort me hante, la mort me prend. La mort me dévore. Je ne veux point réaliser que je vais mourir. Demain. Demain matin je ne serais plus là. Je marche dans cette neige, ces cristaux éclairés par cette lune. Mes pieds s'enfoncent dans la glace, je cours, je ne m'arrête pas. Je cours dans ce monde éteint, ce magnifique spectacle que j'ai toujours aimé, la nuit. Je crois que la nuit est mon amie. Je pense que c'est la mort. Obscure, étrange, effrayante, glaciale, terrible, affreuse, atroce, la nuit est sans doute la mort. Je veux plonger dans ce sommeil dont tout le monde rêve, où tout est paisible, calme, et tellement clair. Un monde onirique et tristement magnifique mais la nuit approche, la mort m'étouffe.Je respire à peine, la maladie est là, cette peste, misérable, qui me fait souffrir. Demain. Demain je n'aurais plus à supplier la nuit de faire sa belle apparition, elle sera là lorsqu'il fera jour. La mort, oui, c'est elle qui m'emmènera...Peut-être qu'elle est ici, dans cette pièce, tout près de moi, prête à m'arracher le c½ur. Est-elle près de moi ? Près de la cheminée ? Je deviens fou, je suis comme contrôlé par la mort. Mais il est trop tard pour faire un pas en arrière, ce poison, je l'ai avalé de tout mon c½ur, oui je l'ai avalé. Je m'en veut pour tout ce dont je suis et pense. Cette personne transparente et idiote que je suis devenue, mes gestes, mon visage déformé par la joie obscure. Toutes ces choses , toutes ces pages de ma vie , usées , déchirées par le temps , ce livre qui reposera sous la terre noire , reposeront , et à tout jamais , dans mon âme et ma paix silencieuse , car d'après tout , je suis mort.
P0int-rose ™ ♥

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